Fiche

Responsable : 
Mélanie CHAILLOU
Période de fouille : 
2008
Localité : 
Périgueux (Dordogne)
Période : 
, ,

Résumé

La ville de Périgueux est une « ville double », c’est-à-dire qu’elle s’est développée autour de deux pôles : « la Cité », ceinturée par les vestiges du rempart du Bas-Empire et le Puy-Saint-Front, faubourg qui s’est aggloméré au Moyen Âge, à l’est de la première. Dans le cadre du projet d’aménagement de l’esplanade du musée Vesunna, édifié au sud-ouest de l’enceinte de la Cité, la vue sur la façade sud-ouest du Centre National de la Préhistoire (CNP), situé en face, de l’autre côté de la voie ferrée, a été dégagée. Ces bâtiments, construits sur une portion du rempart du Bas-Empire (fig. 1*), ont alors fait l’objet d’un projet de restauration et de mise en valeur par l’architecte en chef des monuments historiques. Ces élévations, qui se développent sur trois tours, deux courtines et un pavillon (fig. 2**), présentent un fort potentiel patrimonial tant pour l’Antiquité tardive, que pour le Moyen Âge et l’époque moderne : une étude archéologique du bâti a donc été prescrite par le Service Régional de l’Archéologie et la Conservation régionale des monuments historiques d’Aquitaine, avant que les restaurations ne soient engagées.

Confiée à la société Hadès, cette étude menée à deux archéologues s’est déroulée pendant trois semaines, avec l’intervention complémentaire d’un spécialiste des enceintes antiques, détaché par le CNRS. Elle s’est particulièrement concentrée sur les élévations du Bas-Empire et celles du Moyen Âge ; sans négliger les éléments de la période moderne, ceux-ci ont été abordés plus rapidement. Dans un second temps, un membre du service régional de l’Archéologie d’Aquitaine, a pratiqué un sondage à l’angle de la tour et de la courtine occidentales, afin de connaître les dispositions des fondations de la construction du Bas-Empire.

Aucune recherche historique n’avait été prescrite pour cette étude, mais un bref parcours bibliographique révèle qu’une maison forte était connue à cet emplacement aux XIIIe‑XIVe siècles. Celle-ci ou des bâtiments attenants avaient été réaménagés ou reconstruits à la fin du XVIe siècle pour y installer un nouveau palais épiscopal dont l’occupation ne semble avoir été effective qu’entre 1600 et 1612. Au XVIIe siècle, ces bâtiments sont la propriété de l’abbaye de La Peyrouse, et ils sont affectés à un usage militaire au moins depuis le milieu du XVIIIe siècle. Classée au titres des Monuments Historiques en 1942, cédée au ministère des Affaires Culturelles en 1969, cette partie du rempart est restaurée avant d’accueillir le CNP en 1979 ; d’autres travaux suivront pendant les années 1980.

Pour l’Antiquité, les vestiges compris dans l’ancienne Manutention militaire se composent de trois tours demi-circulaires et des courtines massives intermédiaires, intégrées dans le contour général ovale de l’enceinte de Vésone. La face externe de la fortification, la seule connue, présente en cet endroit un dérasement irrégulier, conséquence des destructions partielles liées à l’évolution du bâti. L’enlèvement des enduits a permis de retrouver les parties cachées de son parement, notamment à l’extrémité de la courtine 8. La hauteur maximale est de 9,40 m au-dessus de la sortie de fondation.

Les pierres de grand appareil qui ont été utilisées proviennent du démantèlement des constructions monumentales de la ville du Haut Empire. Dans le cœur de la maçonnerie, elles ont été mises en œuvre sans retaille importante et gardent ainsi leur décor d’origine, comme on peut l’observer dans les caves qui ont été creusées après coup dans le corps plein de la muraille. En façade, l’exécution a été plus élaborée et les blocs, également posés à sec, ont été ajustés avec précision, leurs arêtes verticales étant jointives (fig. 3***). Les faces de parement, retaillées au Bas-Empire, subsistent partiellement sur les tours ; à l’intérieur d’une ciselure périmétrale, elles présentent des sillons inclinés, généralement curvilignes avec une concavité tournée vers le bas.

Les utilisations successives des blocs sont repérables grâce à la présence des cavités creusées pour l’introduction des instruments de manutention. Dans leur premier état, au Haut Empire, des trous de louve ménagés au milieu des lits d’attente ont permis leur levage, et des trous de pince à crochet l’ajustage précis pour l’étape finale de leur pose. Dans leur réutilisation au Bas Empire, les blocs ont été levés au moyen de griffes les enserrant là où ils étaient le plus étroits (fig. 4***), leur déplacement horizontal étant assuré par des pinces courantes prenant prise dans des creusements de l’assise sur laquelle ils étaient posés. Ces données sur les techniques de construction, qui viennent compléter les observations faites de la porte de Mars à Périgueux, apportent un éclairage nouveau sur l’emploi encore mal connu du grand appareil en Gaule à la fin de l’Antiquité.

À l’extrémité ouest du CNP, la tour quadrangulaire (tour G) repose sur les vestiges des fondations d’une tour semi-circulaire du Bas-Empire (sondage réalisé par le SRA Aquitaine). La mise en œuvre de son appareil en petits moellons équarris réglés contre les chaînages d’angle, une fente d’éclairage ouverte au-dessus de son soubassement en pierre de taille et surtout un tesson de céramique rouge polie mis au jour dans le remblai sous ses fondations médiévales, permettent de dater sa construction aux environs du XIIe siècle (fig. 5). De même, une baie géminée à linteau monolithe taillé en plein-cintre, autrefois ouverte au premier étage de la courtine attenante (courtine 8), doit dater de la même époque (fig. 6). Elle a peut-être été percée dans un parement élevé vers l’an Mil, comme semblerait l’indiquer l’appareil en opus spicatum qui l’entoure, mais les vestiges de cette maçonnerie sont trop peu nombreux pour en être certain. Plus à l’est, la tour H, épousant le plan semi-circulaire d’une tour du Bas-Empire, semble légèrement plus récente, peut-être du début du XIIIe siècle. En tous cas, le moyen appareil de moellons équarris réglé contre des chaînages d’angles intermédiaires, qui assurent le passage au plan arrondi, semblent exclure une datation au-delà de ce siècle (fig. 7).

Si le reste des élévations doit conserver des parements médiévaux, ceux-ci sont très lacunaires et difficiles à identifier. On note toutefois la présence de plusieurs jours et fenêtres qui ont dû avoir été percés entre la fin du XIVe et le début du XVIe siècle. Ouvertes pour certaines assez bas dans la maçonnerie antique, ces baies indiquent que la fortification avait perdu sa valeur défensive à partir de la fin du Moyen Âge. Une grande phase de construction se distingue ensuite, probablement à la fin du XVIe siècle, par l’aménagement de la chapelle épiscopale et d’un oratoire qui ont engagé la reconstruction de la tour I et du pavillon est à partir du rez-de-chaussée (fig. 8). Au-dessous, les soubassements des constructions ont aussi été modifiés, sans doute à la fin du Moyen Âge ou au début de l’époque moderne, mais les éléments de datation manquent. De même, plusieurs réaménagements de la courtine 8 et de la tour H doivent remonter à cette époque, sans qu’il soit possible de le prouver.

Aussi, on ignore l’extension de chaque logis à l’intérieur de ces bâtiments : combien y avait-il de propriétés avant qu’elles ne soient toutes réunies en une seule ? Mais il semble acquis que, dès la fin du Moyen Âge, le caractère résidentiel des constructions est bien marqué, ce qui révèle peut-être un désintérêt assez précoce de l’entretien du rempart de la Cité, sans doute concurrencé par celui du Puy-Saint-Front, plus récent et sans doute mieux armé.

Enfin, une des caractéristiques du bâti du CNP, quelle que soit la période considérée – après l’Antiquité tardive – est le défaut d’éléments de décor caractéristiques d’une époque, permettant une datation sans ambiguïté des élévations. Ainsi, même pour des parties qui ont dû appartenir à des constructions plus ou moins prestigieuses, comme le palais épiscopal, les éléments de décor sont rares, voire inexistants, ce qui est assez surprenant au vu des belles constructions encore conservées en Périgord – et à Périgueux même – pour les XVe‑XVIIIe siècles.

Mélanie CHAILLOU et Jean-Pascal FOURDRIN (CNRS)

* D’après les plans de GIRARDY-CAILLAT (C.). — Périgueux. In : GARMY (P.), MAURIN (L.), dir. — Enceintes romaines d’Aquitaine. Bordeaux, Dax, Périgueux, Bazas. Paris : MSH, 1996 et  HIGOUNET-NADAL (A.). — Atlas historique de France, Périgueux. Paris : CNRS, 1984

** D’après les plans de M.-A. FLORIN, architecte designer (2005), Extrait de OUDIN (P.). — Étude préalable, Restauration de l’enceinte du Bas-Empire au droit du Centre National de la Préhistoire, 2007

*** Cliché de J.‑F. FOURDRIN (CNRS) 2008