Fiche

Responsable : 
Natacha SAUVAÎTRE
Période de fouille : 
2012, 2015-2016
Localité : 
Saint-Émilion (Gironde)
Type d'opération : 
Période : 
, ,

Résumé

2012

Le plateau de la Madeleine à Saint-Émilion se situe au sud-ouest de la ville à l’extérieur des remparts et domine la vallée du Fongaban. Les travaux historiques menés ces dernières années sur le site et autour du château Ausone ont permis de soulever de nombreuses problématiques sur l’occupation du sol dans ce faubourg de la ville où l’on recense un site castral, une maladrerie, deux sanctuaires, un cimetière, un quartier de faubourg, et l’exploitation de carrières de pierres. Les découvertes archéologiques anciennes et récentes attestent d’une occupation humaine dense depuis l’Antiquité. C’est ainsi qu’une villa antique, la villa du Palat, située en contrebas du plateau a fait l’objet de fouilles minutieuses dans les années 1980. En 1904, lors de travaux de plantation de vignes, une occupation funéraire dense autour de la chapelle de la Madeleine a été distinguée. Mais c’est surtout en 2011, lors d’un diagnostic mené par l’INRAP sur la parcelle communale (AO 87) immédiatement voisine de la chapelle de la Madeleine, qu’une partie de l’extension du cimetière et les vestiges bâtis de la façade d’une église romane, dont seul le chevet était encore visible sur une parcelle voisine, ont pu être dégagés. C’est dans ce contexte que le bureau d’investigation archéologique Hadès a proposé au propriétaire des lieux d’engager des travaux d’études archéologiques afin de mieux cerner les différents types d’occupation.

Cette opération a fait l’objet d’une demande de fouille programmée auprès du service régional de l’Archéologie*.

Au cours de cette campagne de fouille un relevé topographique des emprises funéraires visibles et des fronts de carrières sur les parcelles 104, 105, 106, 243 le tout complété par un relevé lasergrammétrique au scanner 3 D couplé par une photogrammétrie dans l’espace creusé « rotonde » sous la chapelle de la Madeleine a été réalisé (fig. 1 et 2**). Des sondages autour du chevet de l’ancienne église de la Madeleine dite de Fussignac, décrite en 1859 par Léo Drouyn, ont été réalisés afin d’en dégager le plan dont le relevé a été confronté à celui des vestiges dégagés sur la parcelle voisine. Il ne reste des vestiges observés par Léo Drouyn que trois bases de colonne sur cinq sur la portion du mur nord du chevet. L’étude du bâti confirme que la construction de cet édifice de culte date du XIIe siècle (fig. 3). Une portion du mur gouttereau sud ainsi que le dégagement complet du chevet combiné au plan partiel de la façade découverte sur une parcelle voisine permet de restituer le plan de cet édifice de culte. Il s’agirait d’un édifice à nef unique de 28,60 m de long (hors-œuvre) pour 9,20 m de largeur. La largeur interne de l’église est estimée à 4,80 m et celle de la chapelle axiale avoisinerait les 3 m. Cette projection fonctionne parfaitement avec les tombes dégagées au sud ainsi qu’avec le témoin d’un arrachement de maçonnerie repéré dans la paroi rocheuse le long de la route actuelle

Lors de cette campagne, 79 tombes rupestres ont été identifiées dont la plupart sont vides (sur les parcelles AO106, AO 243, AO 289). Néanmoins le retrait du remblai de terre recouvrant le roc d’une portion de la parcelle AO 106 a permis la fouille de plus d’une vingtaine de tombes. Sur cet ensemble le nombre total d’individus s’élève à 50, soit plus du double du nombre minimum de défunts attendus suite à la mise au jour des fosses (23 sujets en place et 27 en position secondaire répartis au sein de huit sépultures distinctes). Deux tombes de pèlerins ont ainsi été étudiées (fig. 4). Une inhumation double a été distinguée. Des caveaux se distinguant par la présence de dalles insérées dans les parois latérales de certains contenants ont également été identifiés mais non fouillés lors de cette campagne. Certaines sépultures ont conservés leur couverture composée de plusieurs pierres plates. Ce dispositif permet de conclure que les défunts ont été déposés au sein d’un espace vide, lequel s’est colmaté plus ou moins rapidement ou plus ou moins partiellement au cours de la décomposition des corps. Les individus sont couchés sur le dos, la tête à l’ouest avec les membres supérieurs fléchis en position symétrique ou asymétrique et les membres inférieurs en extension. Concernant les dépôts secondaires le nombre par tombe peut aller de 1 à 5 et concernent aussi bien des sujets adultes que des immatures. L’étude anthropologique permet cependant de constater que dans ce secteur les sujets en bas âges sont mal représentés. Cette hypothèse est appuyée par le fait que la majorité des creusements des tombes rupestres présentent des dimensions pour des sujets adultes et sous-entend une réutilisation de la tombe et par conséquent sa signalisation au sol. À part quelques orcels, peu de mobilier a été retrouvé dans les tombes.

Un sondage dans l’ancienne rotonde a été effectué afin d’en déterminer le plan au sol, le tout complété par une description détaillée des aménagements afin de proposer un phasage de son occupation. L’important remblai comblant l’intérieur de cet espace n’a pas pu être intégralement retiré interdisant toute interprétation sur sa fonction originelle et notamment sur les accès ainsi que le lien chronologique entre cet espace et la chapelle Sainte-Madeleine érigée au-dessus. Des ossements humains présents dans ce remblai laissent suggérer l’existence de vidange partielle du cimetière situé au-dessus et non de charnier à proprement parlé comme le pensait Léo Drouyn.

Une étude du creusé des fronts de carrières a été réalisée dans le but d’appréhender les différentes phases de constructions et d’exploitations le tout confronté aux données de terrain et à la documentation écrite. Il semble probable que l’extraction du calcaire sur le plateau Sainte-Madeleine soit très ancienne pouvant remonter à l’époque gallo-romaine comme semble l’attester le terminus ante quem obtenu avec l’identification de tombes creusées dans la paroi rocheuse verticale datées des XIe-XIVe siècle. Les textes à partir du XVIe siècle apportent leur lot d’information pour l’étude des carrières et sur l’exploitation intensive opérée sur le plateau au détriment du cimetière. L’exploitation du rocher par les carriers entre la chapelle Sainte-Madeleine et la portion du cimetière conservée sur la parcelle AO 106 aurait provoqué la disparation de plus de 540 tombes rupestres.

Il reste de nombreuses questions non résolues notamment sur les sépultures repérées sur la parcelle AO 87. Leur dégagement complet permettrait d’avoir une idée sur la densité de l’occupation funéraire, sur la chronologie des contenants et apporterait des éléments complémentaires à l’analyse biologique menée au cours de notre intervention. Ces données biologiques affineraient nos connaissances sur ce cimetière dont les sources écrites modernes révèlent par ailleurs la présence de lépreux, de pestiférés, et l’inhumation de personnes relevant de la religion protestante. Un relevé complémentaire lasergrammétrique devrait être effectué sur le reste de la paroi rocheuse et sur les tombes rupestres de la parcelle AO106 afin d’avoir une vision tridimensionnelle complète du site.

Natacha SAUVAÎTRE

*Programme de recherches de l’université de Bordeaux 3, Michel de Montaigne-UMR Ausonius 5607 « Des Vallées et des hommes dans l’Aquitaine médiévale. Villes et châteaux dans les basses vallées de la Dordogne et de la Garonne » et dans le cadre du programme collectif de recherche « Saint-Émilion et sa juridiction : genèse, architectures et formes d’un territoire ».

**Relevés lasergrammétrique et photogrammétrique O. VEISSIERE, Patrimoine numérique

2015

Cette deuxième campagne de fouille menée sur le plateau de la Madeleine à Saint-émilion s’est déroulée du 6 au 24 juillet 2015. Elle a été financée grâce à un don effectué par la SCEA Château Ausone au centre de recherche Ausonius (UMR 5607) dans le cadre du programme collectif de recherche « Saint-émilion et sa juridiction : Genèse, architectures et formes d’un territoire » coordonné par Frédéric Boutoulle.

L’objectif principal de cette campagne était d’entreprendre le dégagement complet de la façade occidentale de l’église et de fouiller une portion du cimetière conservé sur la parcelle communale AO 87 (superficie de l’emprise de fouille : 256 m²). Le dégagement complet de la façade de l’église, couplé aux données acquises lors de la première campagne de fouille, permet de revenir sur la restitution du plan proposé en 2012. La longueur totale est ainsi estimée à 28 m pour 8,60 m de largeur, hors-œuvre. La largeur interne de la nef est de 6,50 m, tandis que le chevet mesure 5,50 m. Le retour en équerre observé par Drouyn et interprété à l’époque comme le mur gouttereau sud correspondrait en fait, selon notre nouvelle proposition, à un contrefort délimitant la nef du chevet. La façade de l’église est bordée par deux contreforts d’angle. Au centre de cette façade se développe un portail dont l’ébrasement maximum atteint 3,30 m, avec une largeur de passage de 1,25 m. L’ébrasement nord comporte toutes ses bases de colonne à l’exception de la colonne d’axe marquant le passage (fig. 5). Des bases des colonnes de l’ébrasement sud, seuls les socles constituant la première assise sont conservés. La base de la colonne d’axe est, par contre, complète. L’église est par la suite agrandie vers le nord avec la création d’un nouveau collatéral et l’aménagement d’une porte plus modeste. L’adjonction dans un troisième temps d’un espace quadrangulaire en avant de la façade augmente le caractère monumental de l’édifice qui voit son emprise au sol atteindre les 36,60 m de longueur (fig. 6). Les nouvelles élévations viennent clairement s’appuyer contre la façade occidentale de l’église et lui sont de ce fait postérieures. Ses dimensions sont de 8,60 m est-ouest pour 10,60 m nord-sud. L’architecture se caractérise par la présence de sept supports carrés de 1,40 m de côté. Les espaces entre les supports sont variables. Ils sont de 2,20 m et deux fois de 1,40 m sur la face ouest, tandis que les supports des faces nord et sud sont espacés de 2,30 m.

Quarante-trois nouvelles sépultures ont été mises au jour sur le plateau, portant leur nombre à 122. La campagne 2015 a été l’occasion de terminer les explorations concernant les sépultures de la parcelle privée AO 106 d’une part, et d’engager la fouille de quelques-unes des nombreuses tombes mises au jour sur la parcelle communale AO 87, au-devant de la façade de l’église primitive. Plus de 14 structures de type caveau-pourrissoir ont été mises au jour. Deux seulement ont pu être fouillées. Ces structures funéraires comportent des traverses destinées à recevoir un corps dont la décomposition se produit à l’aplomb d’une profonde cuve (fig. 7). La fouille des sépultures 18 et 25 a donné des résultats forts intéressants sur les gestes funéraires effectués sur les ossements dans ces contenants. Ainsi, la fouille de la sépulture 18 a mis en évidence de nombreux ensembles en connexion anatomique au sein d’un dépôt où les restes se trouvent majoritairement déconnectés. Il est à noter, parmi ces corps partiellement représentés, la présence de très jeunes enfants. La fouille du caveau 25 a permis de dégager, dans la partie haute du remplissage de l’ossuaire, un individu dans une position tout à fait atypique. Il a très vraisemblablement été jeté dans la cuve et cette position traduit une certaine précipitation dans le geste, suggérant le besoin de se débarrasser hâtivement du cadavre.

Afin d’apporter des premiers éléments de chronologie absolue, des datations radiocarbones ont été effectuées par le laboratoire CIRAM sur trois sépultures, préalablement sélectionnées car pouvant refléter la chronologie d’ensemble du site de son origine à sa dernière utilisation. Les résultats obtenus corroborent les données historiques et les observations de terrain. C’est ainsi que l’occupation funéraire semble contemporaine de l’édification de l’église, située entre le deuxième quart du XIe siècle et la première moitié du XIIe siècle. L’utilisation du cimetière perdure au détriment de l’église qui semble abandonnée et ruinée à partir de la deuxième moitié du XVIIe siècle.

De nombreuses problématiques ressortent à l’issue de cette deuxième campagne de fouille, à la fois sur le bâti et sur la gestion de l’espace funéraire. Les travaux actuels sont loin d’être achevés et la fouille de l’espace funéraire devra être finalisée avant de pouvoir faire l’objet d’une analyse synthétique. Il va sans dire que ce site offre la possibilité, sur le long terme, de suivre l’évolution d’un cimetière médiéval extra-muros en relation avec un ou plusieurs édifice(s) de culte, de sa genèse à son abandon.

Natacha SAUVAÎTRE

2016

Cette troisième campagne de fouille menée sur le plateau de La Madeleine à Saint-Emilion s’est déroulée du 4 au 22 juillet 2016.

À l’issue de la campagne de fouille 2015, de nombreuses problématiques sont apparues à la fois sur le bâti et sur la gestion de l’espace funéraire. L’un des objectifs principaux de cette année fut de continuer la fouille au sein de l’espace quadrangulaire précédant l’église romane afin de chercher des supports à l’intérieur de la structure et d’étudier la fermeture des passages. Cinq sondages ont été entrepris dans et autour de la structure afin de découvrir tout indice permettant d’affiner la fonction de cet ensemble architectural. C’est ainsi que le sondage 3, pratiqué au centre de cet espace, a permis de découvrir une pierre taillée (0,60 x 0,55 x 0,28 m). Ce bloc pourrait avoir servi de socle pour recevoir une structure porteuse type poteau en bois afin de répartir la charge de la couverture de l’avancée monumentale que l’on peut interpréter comme une halle.

L’étude du bâti confirme que les passages entre les supports ont été fermés dans un état ultérieur (milieu XIVe-milieu XVe siècle). Des murs aménagés sur toute la largeur des supports, soit 1,40 m ont été distingués au moins à deux reprises. Ils sont constitués de deux faces parementées et d’une fourrure de petits blocs calcaires liés dans une gangue de terre dure orangée (fig. 8). Le dégagement de ces murs reste partiel à cause de la densité des inhumations qui empêche pour le moment une exploration plus approfondie.

La chronologie relative du bâti continue d’être affinée, mais sans être pour autant définitivement calée. L’église Sainte-Marie Madeleine est érigée au tout début du XIIe siècle (vers 1110) et par la suite agrandie au nord avec la création d’un bas-côté dont la mise en œuvre permet de caler la construction entre le milieu du XIIe siècle et le XIIIe siècle. Cet agrandissement irait de pair avec la situation économique et démographique de la ville alors à son apogée. À la suite de cet agrandissement, l’édifice subit une troisième modification avec la mise en place d’une avancée monumentale face à son portail. Cet aménagement, composé de sept supports, pourrait être interprété comme une halle ou auvent protégeant les fidèles en cas de pluie avant d’entrer dans l’église. Il aurait été mis en place entre le XIIIe et le XIVe siècle. Les passages entre les supports sont par la suite condamnés avec l’édification de murs pour au moins six des sept passages. Cette condamnation pourrait peut-être aller de pair avec le climat d’insécurité régnant à cette période (guerre de Cent Ans 1337-1453).

L’étude préliminaire menée sur la céramique prélevée dans les différentes couches stratigraphiques isolées montre une homogénéité du mobilier. Le remblai sépulcral, identifié à l’intérieur de l’avancée monumentale, comporte un lot conséquent de vaisselles comprises entre le milieu du XIVe siècle et le milieu du XVe siècle.

L’apport de terre pour niveler le terrain afin de continuer d’accueillir les morts a entraîné l’exhaussement du seuil du portail d’entrée de l’église. Un seuil est aménagé au niveau du seul passage restant sur le flanc nord de la halle. Il repose sur le remblai sépulcral. Son installation est donc postérieure au milieu du XVe siècle. Si nos observations s’avèrent exactes, il est probable que l’église continue d’être fréquentée au XVIe siècle.

La poursuite de la fouille des sépultures constitue le second axe majeur de nos recherches. Vingt nouvelles inhumations ont été mises au jour, portant dorénavant à 142 le nombre de sépultures référencées. Les tombes mises au jour cette année correspondent au dernier niveau d’occupation. Il s’agit essentiellement de tombes en pleine terre. La présence d’enfants est particulièrement importante. Tous les immatures ont été inhumés au sein de linceuls dont certains sont maintenus à l’aide de plusieurs épingles en alliage cuivreux. Cela dit, la fouille du cimetière est loin d’être exhaustive et on ne saurait conclure quant à l’organisation de cet important cimetière sur cette seule information. Les sépultures en coffre bâti fouillées en 2016 se répartissent uniformément à l’intérieur et à l’extérieur de l’espace quadrangulaire. Qu’il s’agisse des dépôts primaires ou des dépôts secondaires, des individus de tout âge et des deux sexes sont représentés. Les caveaux pourrissoirs méritent quant à eux encore davantage d’investigations, ce à quoi notre équipe se prépare avec impatience. La découverte d’ossements encore en position primaire sur les traverses d’un caveau pourrissoir est exceptionnelle et rarissime (fig. 9). Elle offre la possibilité de réaliser une étude tout à fait originale d’un pourrissoir avéré selon une méthodologie stricte.

Natacha SAUVAÎTRE