Fiche

Responsable : 
Xavier Perrot
Période de fouille : 
avril 2019
Maître d'ouvrage : 
SCI Issizac
Localité : 
Issigeac (Dordogne)
Type d'opération : 
Période : 
,

Résumé

Des travaux de terrassements avaient été entrepris pour l’aménagement d’une cave à l’arrière du restaurant de la « Maison des Dîmes », situé au 2 Grand Rue, en limite nord du bourg d’Issigeac (24), dans une bâtisse qui, bien que non classée aux Monuments Historiques, constitue l’un des édifices particulièrement remarquable de la cité. Ces travaux, non déclarés initialement, ont été arrêtés par le service régional de l’archéologie de Nouvelle-Aquitaine après découverte de plusieurs vestiges (murs, sarcophage, bassin…) et une prescription de fouille archéologique préventive de sauvetage a été émise afin de régulariser la situation. La pièce concernée par les travaux couvre une superficie de 28 m². Elle se trouve au contact direct d’une portion de voirie sous laquelle un suivi de travaux en 1994 a permis de révéler les vestiges d’une luxueuse villa tardo-antique. Dans ses ruines, une aire sépulcrale s’est implantée au haut Moyen âge, matérialisée par de nombreuses inhumations en sarcophages. Si le patrimoine et le passé d’Issigeac ne laisse aucun doute quant à leur richesse et leur intérêt scientifique, les données manquent cruellement tant d’un point de vue historique qu’archéologique. L’intervention du 2 Grand Rue s’est déroulée en avril 2019 sur deux semaines avec une équipe de quatre personnes.

Malgré de fortes contraintes de fouilles (emprise restreinte et très encaissée, remontée importante de la nappe phréatique et décaissement quasi-total de la stratigraphie de la pièce sans surveillance archéologique), les résultats de cette intervention se sont avérés particulièrement fournis. Quatre grandes phases d’occupation ont ainsi été identifiées sur cette modeste emprise (fig. a) : une pièce octogonale chauffée se rattachant à la villa antique, une réutilisation de ses ruines pour une première occupation funéraire, la construction d’un imposant édifice médiéval conjointement à une persistance de l’aire sépulcrale, et enfin, l’implantation de la maison des Dîmes.

Les vestiges antiques, identifiés sur le site du 2 Grand Rue, sont matérialisés par un ensemble de cinq maçonneries, partiellement observées, chainées, avec des angles obtus. Ces maçonneries dessinent le plan partiel d’une pièce octogonale d’environ 25 m² de superficie intérieure, dont le tiers septentrional se trouve hors emprise sous le restaurant des Dîmes. La présence d’un canal de chauffe dans le mur occidental indique que la pièce était dotée d’un système de chauffage par hypocauste (fig. b). Toutefois, les maçonneries ont été arasées sous le niveau de la suspensura, c’est-à-dire sous le niveau de sol antique. La présence d’un canal de chauffe dans le mur ouest de la pièce octogonale nous permet également de déduire que directement à l’ouest de notre emprise, se trouve soit un praefurnium, soit une autre pièce sur hypocauste par laquelle transiterait l’air chaud. Les fortes rubéfactions visibles au niveau du canal de chauffe et le noircissement des dalles du conduit plaident toutefois en faveur de la première hypothèse. Le secteur, immédiatement à l’ouest de l’emprise, correspondrait en ce cas à des espaces de service. Cette salle chauffée s’inscrit bien dans le plan des vestiges déjà connus de la villa. Cependant, les investigations de 1994 ayant été sommaires, ils demeurent difficile de recontextualiser précisément les découvertes.

De manière plus globale, la forme octogonale de cette pièce est caractéristique du plan de certains espaces des villae tardives sur l’ensemble de l’empire romain. Si ces comparaisons ne permettent pas de déterminer avec certitude la nature de la salle octogonale mis en évidence pour Issigeac, elles tendent en revanche à confirmer la datation tardive de ce secteur de la villa. En effet, en se basant sur les critères stylistiques des mosaïques observées en 1994, les vestiges sont attribués aux IVe-Ve siècles. Une datation radiocarbone a été entreprise sur un charbon provenant du mortier de l’un des murs antiques (MUR 11 – us 1071) afin d’essayer d’étayer cette hypothèse, voire d’en préciser l’intervalle chronologique. Malheureusement le résultat obtenu sur ce charbon fournit une date trop ancienne pour être vu comme représentatif de la date de construction de ces murs.

Aucun niveau de démolition en lien avec l’abandon de cet espace n’a été retrouvé. Les vestiges antiques sont scellés par plusieurs remblais et les maçonneries de la pièce octogonale apparaissent soigneusement arasées traduisant un abandon volontaire du bâtiment antique avec une probable récupération des matériaux.

Cette utilisation des ruines de la villa coïncide vraisemblablement avec un usage de l’espace en zone funéraire. Une sépulture a en effet été découverte dans ces remblais (SEP 15), au niveau de l’ancien canal de chauffe dégagée en limite ouest de l’emprise. Le remploi de ce conduit par la sépulture indique peut-être que les vestiges de la villa étaient toujours prégnants dans le paysage lorsque l’inhumation a été pratiquée. Cette sépulture se rattache vraisemblablement au peuplement funéraire déjà identifié en 1994 dans les ruines de la villa. La typo-morphologie des sarcophages trapézoïdaux, dont certains avec couvercle en bâtière, et la découverte de quelques éléments de mobilier avaient alors conduit à placer cette occupation funéraire aux VIe‑VIIe siècles. Une datation C14 effectuée sur une incisive de la sépulture 15 tend à confirmer cela, orientant néanmoins vers la frange haute de la fourchette chronologique : l’intervalle 664-768 est ainsi donné avec 95,4 % de probabilité. Cette datation fournit par la même occasion un terminus ante quem fiable pour l’abandon de la villa gallo-romaine et la récupération de ses matériaux.

Le souvenir de la villa et de la sépulture 15 semble en revanche avoir disparu lorsque le bâtiment médiéval, matérialisé par deux épaisses maçonneries (MUR 6 et 5), s’implante. Les maçonneries en lien avec cette phase d’occupation médiévale sont robustes et de mise en œuvre soignée, témoignant probablement d’un monument d’envergure. Cependant, la petite fenêtre d’observation que constitue notre emprise offre une vision très réduite de cet édifice. Les deux murs observés sont situés sur le tiers ouest de l’emprise. Le premier, axé nord-sud (MUR 6), sépare un espace intérieur à l’ouest d’une zone en aire ouverte à l’est. À son extrémité nord, une porte, dont l’encadrement est en pierre de taille, permet de transiter entre ces deux espaces. À son autre extrémité, le mur 6 présente un départ d’arrondi sur son parement extérieur, tandis qu’en intérieur, un mur de refend (MUR 5), orienté est-ouest, est chaîné. Contre le parement intérieur, à proximité de la porte 7, se trouve une petite structure maçonnée quadrangulaire, de type bassin ou cuve (STR 8), qui repose sur une excroissance des fondations du MUR 6. L’aménagement de cet édifice s’accompagne d’un remblaiement général du secteur, d’une épaisseur d’environ 0,20-0,30 m en intérieur et autour de 0,50 m pour l’espace extérieur. Des niveaux de sol ont été identifiés par lambeaux de part et d’autre du MUR 6.

Par son positionnement dans le bourg, et grâce aux connaissances déjà acquises, on peut présumer être face aux vestiges partiels de l’une des portes de la ville, la maison des Dîmes étant bâtie contre l’enceinte d’Issigeac. Par ailleurs, on sait que l’une des portes qui flanquent cette enceinte s’ouvre dans ce secteur, sur le flanc nord de la bourgade ; celle-ci étant connue sous le toponyme de porte du Mercadil. Cet aménagement est à voir comme l’un des témoins de la mutation importante que semble connaître la cité autour de l’an Mil. Cela concorderait d’ailleurs avec les indices chronologiques recueillis sur notre emprise. Ainsi, la céramique collectée dans les remblais en lien avec l’installation des murs médiévaux fournit un spectre chronologique large mais homogène, centré sur les Xe-XIIIe siècles. C’est toutefois surtout la datation radiocarbone effectuée sur un charbon en lien avec l’un des premiers niveaux de sol associé aux murs 5 et 6, qui vient corréler ce constat. Cette analyse fournit une datation de ce charbon entre 900 et 1019 avec 95,4 % de probabilité, et oriente même plutôt sur l’intervalle 948-1019 (81,1 % de probabilité).

Sur l’espace extérieur de cet édifice médiéval, outre les niveaux de sol, deux structures ont été identifiées. Dans la coupe est, une fosse (FOS 13) a été observée, contemporaine du premier niveau de sol conservé. En plan, dans l’emprise, un sarcophage a également été dégagé (SEP 15) (fig. c). Ce sarcophage se composait d’une cuve en calcaire trapézoïdale et d’une couverture en dalles calcaires brutes liées au mortier. Un seul individu était inhumé à l’intérieur. Si typologiquement ce sarcophage se rattacherait plutôt à des périodes antérieures, les niveaux d’encaissant de cette sépulture sont les mêmes que ceux dans lesquels sont aménagés le mur 6, contenant de la céramique des Xe-XIIIe siècles. Son positionnement et son altimétrie témoignent également de cette contemporanéité et semblent même indiquer une volonté d’inhumation au plus proche de cette possible porte médiévale.

Cette polarisation funéraire, associée à la présence d’un possible départ d’abside à l’extrémité sud du mur 6, permet même de formuler l’hypothèse d’une chapelle de porte. La petite structure maçonnée (STR 8), située à l’intérieur de l’édifice à proximité de la porte, pourrait ainsi être vue comme une cuve liturgique. Si cette hypothèse de chapelle de porte était confirmée, il serait tentant d’y voir l’édifice consacrée sous la titulature de Sainte-Marie du Mercadil citée dans la bulle pontificale d’Eugène III de 1153.

Les informations relatives à l’abandon de ce bâtiment et aux phases postérieures sont ensuite limitées, l’emprise ayant été décaissée préalablement à l’intervention archéologique. Seules une coupe stratigraphique résiduelle à l’est et quelques fenêtres d’observations sur le bâti de la pièce permettent de déduire quelques éléments sur les occupations plus récentes de cet espace.

Comme précédemment pour les vestiges de la villa, l’arasement des maçonneries médiévales est net et aucune couche de démolition n’a été trouvée en lien avec la désaffection de cet édifice. Un démontage volontaire est donc là-aussi probable, même si la vision offerte par la seule emprise apparait réduite. Dans la coupe est, au-dessus des niveaux d’occupation médiévale, on observe des couches de remblai qui semblent directement en lien avec la fondation de la maison des Dîmes. L’épaisseur cumulée des remblais 1016 et 1017 coïncide ainsi avec le sommet des fondations des murs sud et nord de la pièce (MUR 2 et 4).

Si la construction de la maison des Dîmes est estimée au XIVe siècle, il ne fait toutefois aucun doute que la configuration actuelle de celle-ci est le fruit de nombreuses évolutions et de différentes étapes de constructions. Ainsi, l’observation du seul mur 4 permet de déduire l’existence de plusieurs états (au minimum trois), mais sans fouille de la stratigraphie liée, celle-ci ayant disparu, et sans réelle étude du bâti, il n’est toutefois pas possible d’aller plus loin dans l’étude de cette phase, ni de proposer de datation pour les divers états de construction de cette partie de la maison des Dîmes.