Fiche

Responsable : 
Fabien BLANC
Période de fouille : 
2010-2011
Localité : 
Grasse (Alpes-Maritimes)
Type d'opération : 
Période : 
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Résumé

L’opération concernait un vaste îlot du centre ancien de Grasse (Fig 1). La réhabilitation imminente de cet îlot nécessitait une intervention préalable d’envergure. En effet, outre la thématique de l’évolution urbaine par le biais d’une étude archéologique du bâti devenue classique à Grasse, la présence potentielle de carrières urbaines de travertin était une opportunité pour en apprendre plus au sujet de l’exploitation de cette matière première que l’on retrouve régulièrement en œuvre dans les édifices médiévaux et modernes de la ville. L’intervention a porté sur les niveaux de cave et rez-de-chaussée pour une cinquantaine de pièces en tout.

Les vestiges les plus anciens du site ont été mis au jour dans plusieurs caves de l’îlot. Il s’agit d’une occupation de l’Âge du Bronze ancien qui a seulement été effleuré. Il a été reconnu sur l’ensemble de l’îlot directement ou indirectement. Le mobilier fait actuellement l’objet d’un mémoire de master à l’Université de Provence sous la direction de D. Garcia. Ce site permet surtout pour la première fois de restituer une partie de la topographie de Grasse avant la ville médiévale. On peut ainsi affirmer que la moitié orientale de l’îlot (parcelles 64-66) formait un petit sommet de travertin tandis que la moitié occidentale (parcelles 61-63) occupait un flanc de vallon orienté nord/sud. Les données sont encore trop sommaires pour conclure définitivement, mais il est possible qu’une partie de la rue Charles Nègre et de son prolongement vers la rue Droite ait fossilisé le tracé de ce vallon que l’on doit retrouver très probablement au niveau de la place Vercueil. Les sondages réalisés sur l’ensemble de l’îlot ne permettent cependant pas de restituer la séquence stratigraphique postérieure. En effet, l’ensemble des niveaux de caves ont fait l’objet de décaissements à l’époque Moderne, faisait définitivement disparaître les stratigraphies comprises entre l’Âge du Bronze et la fin du Moyen Age au moins.

C’est donc le bâti qui permet le mieux, comme souvent dans le contexte urbain grassois, de restituer l’évolution médiévale et moderne de l’îlot. Le post-fouille étant toujours en cours, les résultats présentés sont encore partiels et provisoires. La maçonnerie la plus ancienne du site est matérialisée par un puissant mur bordant la rue Charles Nègre (parcelles 61-63, Fig 2). Il s’étend sur un peu plus de quinze mètres de long pour une élévation maximale conservée d’environ 2,50 m. Formé d’un moyen appareil de moellons calcaires grossièrement équarris, il est adossé contre le remblai de la rue Charles Nègre. Les vestiges d’une partie de la tranchée de fondation ont pu être observés dans une des caves. En l’état de la recherche, ce mur semble former ce qui pourrait être les vestiges d’une des enceintes médiévales de la ville. Les observations topographiques et la chronologie relative du site confortent cette hypothèse. Ainsi l’ensemble du bâti de l’îlot, au-delà de la rue Charles Nègre, est postérieur à l’arasement/abattement de cette enceinte. Dans un second temps, un ensemble de maçonneries en travertin prolonge l’espace de ce qui était initialement l’extérieur de la ville, en direction de la rue de la Vieille Boucherie et directement au contact de l’enceinte arasée. Les murs relevés forment une vaste unité d’habitation (parcelles 62-63) dont les niveaux de circulation étaient environ à un mètre en-dessous du niveau actuel de la rue. Le phénomène, déjà observé à plusieurs reprises dans Grasse et spécialement au niveau de l’îlot Rêve-Vieille, montre une fois encore que les sols de rue ont été brutalement relevés à une époque qui n’a pas encore été datée. On observe les mêmes variations de niveau de sol du côté de la rue de la Vieille Boucherie. Le bâti mis en évidence pour cette phase s’apparente à de l’habitat d’élite, en référence à l’appareil de travertin réglé entre autres.

Une troisième phase de construction/réaménagement concerne la moitié orientale de l’îlot (parcelles 64-65). Une nouvelle et vaste demeure est élevée contre la précédente. Elle borde une voie aujourd’hui totalement disparue (cage d’escalier). Tout comme la précédente, elle est entièrement bâtie en moyen appareil de travertin. Sa façade est encore partiellement conservée et enclavée dans l’îlot.

Lors d’une quatrième grande phase de réaménagement de l’îlot, la majeure partie orientale connaît de vastes transformations. Les sols de la moitié de l’îlot son approfondis pour former un vaste réseau de caves (parcelles 64-66). C’est à ce moment que l’ensemble des sols de rue sont relevés. L’unité d’habitation de la phase précédente est entièrement récupérée et prolongée vers la rue de la Vieille Boucherie. Elle est scindée en deux parties dans le sens nord-sud par une série de quatre colonnes au moins en pierres de taille (jonction des parcelles 64-65). Trois d’entre elles nous sont parvenues (Fig 3). L’une d’elles a pu être observée entièrement. Elle est haute de 3,50 m pour un diamètre 0,40 m. Le fût est formé de plusieurs tronçons dont le plus important atteint 1,20 m de hauteur. Les bases ont été retouchées, mais les observations réalisées laissent penser qu’il s’agit de remplois. Seul un des chapiteaux a pu être mis en évidence. Sa position, dans l’épaisseur d’un plancher, ne permet pas d’en dire plus. Il ne semble cependant pas ouvragé. Cette colonnade, associée à l’unité d’habitation de la phase précédente, montre une profonde modification fonctionnelle des espaces. Le rez-de-chaussée présente alors l’aspect d’une vaste halle charpentée. Les niveaux de caves, manifestement contemporains, formant de grands espaces, pourraient être apparentés à des espaces de stockage. Ces éléments renvoient directement l’image d’un espace commercial qui pourrait bien être la vieille boucherie dont la rue qui borde le bâti aurait conservé la mémoire. Les recherches documentaires en cours permettront de vérifier cette hypothèse.

La phase suivante de construction condamne la colonnade par l’insertion d’une maçonnerie de tout-venant entre chacune des colonnes, rendant les deux travées de la halle définitivement indépendantes. Progressivement, les espaces sont de plus en plus partitionnés jusqu’à nos jours. La fonction d’habitat est de nouveau active avec une spécialisation commerciale en rez-de-chaussée.

L’étude de l’îlot Sainte-Marthe a été particulièrement riche d’informations inédites. Elle montre d’une part l’occupation protohistorique de Grasse et d’autre part l’important dynamisme de la ville médiévale et moderne qui se trouve, dans cette partie, en perpétuelle mutation. Cette dynamique pose d’ailleurs la question de l’impact de ces mutations ailleurs dans la ville. En effet, le déplacement de la limite de ville ailleurs est évident, de même que la création d’un quartier neuf d’élite renvoie au déplacement/attraction de population. Il en va également de même pour l’installation de la possible halle de la boucherie qui, si elle était confirmée, poserait la question de la mutation d’un autre espace dans la ville. Ainsi, les causes et conséquences des mutations de l’îlot Sainte-Marthe ont nécessairement été enregistrées ailleurs dans la ville. La chronologie relative est donc ici plus importante qu’ailleurs, car elle permettra dans l’avenir, au gré des aménagements, de mettre peut-être en résonance les modifications de plusieurs îlots entre eux.

Fabien BLANC