Fiche

Responsable : 
Pierrick STÉPHANT, Bernard LEPRÊTRE
Période de fouille : 
2004, 2006-2009
Localité : 
Aubazine (Corrèze)
Type d'opération : 
Période : 
,

Résumé

Le « Logis de l’abbé »

La Direction Régionale des Affaires Culturelles du Limousin, sous maîtrise d’œuvre de l’Architecte des Bâtiments de France, a sollicité un relevé topographique en plan, des orthophotographies des élévations commentées et des plans masses d’un des bâtiments de l’abbaye cistercienne d’Aubazine (Corrèze), dénommé le « logis » ou le « château de l’abbé ».

L’édifice considéré est généralement attribué au XVIe siècle et se place à l’angle nord est de l’abbaye, formant un diverticule sur l’aile orientale des bâtiments conventuels.

Les plus anciennes mentions de l’existence de l’édifice remontent à 1553 et 1562. Un état des lieux de 1672 apporte une description de l’aile orientale de l’abbaye où il est fait mention de l’étage en indiquant que « […] les feux sieurs abbés commendataires ont usurpé la moitié meilleure et plus beau dudit dortoir, avec les commodités [fol. 3v°] desdits religieux pour y construire ledit château, et de ce qu’il ont bâti ledit château d’une élévation prodigieuse, et sur la voûte du noviciat antien ».

Ce document atteste que le logis était adossé au nord de l’ancien noviciat et englobait l’étage de ce dernier, s’octroyant ainsi le bénéfice des latrines situées à l’extrémité nord de l’aile.

Vers 1780, un arpentement d’Aubazine mentionne les parcelles de l’abbaye et permet d’en cerner vaguement le contenu et les contours : «une mazure de chateau et cour appelé le château abbatial audit bourg confrontante au couvent et jardin de Mrs les religieux de deux parts au jardin et pré de M. l’abbé de deux parts ; appartenant a M. l’abbé de Bear demeurant à Paris […]». Il ressort de cette description que l’édifice constitue à cette période une entité dissociée du monastère et détenue par l’abbé et non par les religieux. Elle comprend le logis et une cour, ainsi que deux parcelles appartenant à l’abbé, un pré et un jardin dont jouissent les religieux.

Le bâtiment conserve aujourd’hui trois maçonneries en élévation, le gouttereau nord, un lambeau du gouttereau sud et le pignon oriental. L’ensemble des ouvertures a disparu, laissant des trous béants hormis quelques ouvertures de la cage d’escalier. Une analyse sommaire des élévations montre que l’ensemble architectural est relativement homogène. Il conserve clairement la trace d’un voûtement postérieur au rez-de-chaussée. Le niveau de circulation actuel correspond à des déblais d’effondrement qui masquent le parcours originel du canal. Il semble que la fonction de ce rez-de-chaussée ait profité de la présence de l’eau et ait eu une fonction de cuisine. En effet, il conserve les traces de deux cheminées dans l’épaisseur des murs nord et est.

Le premier et le second étage suivent des proportions identiques au précédent niveau et s’interrompaient contre l’aile monastique. La distribution des ouvertures, deux larges croisées et une baie à imposte au nord, une croisée (ou deux ?) au sud est identique sur les deux étages. Le seul décor relevé permet de placer l’édifice entre la fin du XIVe siècle et le début du XVIe siècle.

Deux portes situées dans l’angle sud est ouvraient sur un bâtiment annexe dont rien ne subsiste.

Les maçonneries conservent en outre des réemplois des XIIIe et XIVe siècles. Une portion de l’aile monastique orientale est encore visible dans le bel appareil de l’angle nord ouest. Ce lambeau montre que l’aile monastique se développait vers l’est, sur le premier niveau.

Pierrick STÉPHANT

Le  » Canal des moines « 

L’abbaye cistercienne d’Aubazine (Corrèze) est sise à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Brive, en bordure des plateaux du Bas-Limousin. Fondée durant la première moitié du XIIe siècle par Étienne de Vielzot, la communauté obtint en 1147 son affiliation à l’abbaye de Cîteaux. Le monastère s’agrandit et s’organisa autour de l’actuelle église abbatiale durant la seconde moitié du XIIe siècle. Un second ensemble cénobitique, réservé aux femmes, fut édifié à quelques distances. Plusieurs aménagements – granges, viviers, moulins, source, étangs et canaux – assuraient une partie de la subsistance aux deux communautés. Le plus important d’entre eux, le « canal des moines », est remarquablement préservé. Cet ouvrage d’art, exceptionnel par son ancienneté, son ampleur et son audace, est aménagé à flanc de coteaux et de falaise sur près de deux kilomètres.

Motif de l’intervention et problématiques

L’examen de ses maçonneries a livré un bilan structurel inquiétant : murs de soutènement en cours d’effondrement (fig. 1), nombreuses fuites, affaissements… Devant ce constat, la conservation régionale des monuments historiques (CRMH) du Limousin a projeté la restauration d’une partie du canal en mettant en œuvre les techniques anciennes. L’objet principal de l’étude archéologique et technique était d’identifier les étapes et les techniques de construction : choix et procédé d’implantation du canal (tracé, réponses techniques choisies par les bâtisseurs face aux difficultés rencontrées,…) ; types de construction employés (matériaux, assemblage, liant, étanchéité) ; objectif de débit ; état de conservation et part de l’état d’origine dans les transformations postérieures.

Résultats

L’étude du bâti et les sondages ont apporté des réponses à la plupart des problématiques.
Le tracé et surtout la mise en place sur le terrain du projet du canal ont été parmi les taches les plus délicates. Pour satisfaire les besoins en eau une section minimale du canal à été définie : 0,60 m de large sur 0,50 m de hauteur. La valeur de la pente minimum à Aubazine (0,08 %) confirme la grande maîtrise technique des bâtisseurs et atteste l’usage de matériel topographique.
La construction élaborée est une levée de terre contenue par un mur de soutènement ; l’étude y a reconnu et individualisé 207 maçonneries distinctes. L’appareillage mis en œuvre dans les parties basses et médianes de ce mur du mur de soutènement est une succession de trois à cinq assises en grand appareil de blocs bruts alternées avec une assise de blocs pénétrants. Les éléments du blocage ont été posés soigneusement et probablement damés mais aucun soin particulier n’a été apporté au choix du conglomérat l’accompagnant. La construction du canal lui-même est intervenue dans un second temps avec la pose du pavement et des rives en dalles de chant dans une tranchée réservée lors de l’étape précédente. L’édification s’est achevée avec l’élévation des rives et le remblaiement du cheminement. L’amenée d’eau ainsi constituée est à peu près étanche sans le recours à un liant spécifique. On constate qu’un équilibre d’étanchéité s’établit dans le rapport débit/absorption par l’intermédiaire des dalles en pavement et de chant et le remblai sableux. Cette mise en oeuvre confère au canal une caractéristique particulière alliant technicité (implantation, pente, tracé) et simplicité (terrasse de terre). Un des enseignements remarquables a été de déterminer l’évolution de l’ouvrage dont le tracé a été modifié localement en déplaçant son implantation vers le versant.

En termes de conservation, les murs de soutènement pouvant appartenir à la première campagne de construction représentent 10,5 % du tracé. L’ouvrage est effondré sur près de 35 % de sa longueur et les murs de rives manquent sur 28 % à gauche et sur 85 % à droite. La part des maçonneries originelles des rives est de 2,2 % à gauche et de 4,13 % à droite.
La chronologie fine de l’ouvrage n’a pu être déterminée mais la première mention du canal est datée de 1463.

L’ouvrage hydraulique d’Aubazine est remarquable par les efforts déployés par les moines pour accéder à l’eau. Efforts semblables en termes d’investissement humain et technique à ceux mis en œuvre pour la construction des bâtiments conventuels. Malgré son apparence simple – presque rudimentaire – le canal constitue, par ses multiples fonctions et son extension, une entreprise de valorisation du sol de grande ampleur. Les moines ont conçu l’ouvrage à l’échelle du bassin versant du Coyroux : les quatre retenues, placées en verrou sur le haut bassin aquifère, en sont la preuve.

Pierrick STÉPHANT, Bernard LEPRÊTRE