Fiche

Responsable : 
Jean-Luc PIAT, Jérôme HÉNIQUE
Période de fouille : 
2005, 2007
Localité : 
Bordeaux (Gironde)
Type d'opération : 
,
Période : 

Résumé

2005 – Étude du bâti

L’îlot bâti, dernièrement occupé par la communauté religieuse des sœurs de saint Joseph, fait l’objet d’un projet de restructuration immobilière qui prévoit la démolition des trois quarts du bâti existant. Cet ensemble est situé aux numéros 13 à 21 de la rue du Hâ, au sud du quartier de la cathédrale Saint-André dans l’hyper centre de Bordeaux. Afin de déterminer la valeur patrimoniale des différents immeubles concernés par le projet, d’en conserver une mémoire descriptive et photographique et de donner les éléments chronologiques susceptibles d’orienter les préconisations des services archéologiques et architecturaux compétents, le Service Régional de l’Archéologie a demandé une expertise historique et architecturale des bâtiments actuels.

L’étude archéologique du bâti menée en complément des travaux historiques et de l’analyse architecturale a permis de préciser certains points sur l’organisation structurelle des immeubles établis sur la rive nord de la rue du Hâ à Bordeaux et sur la chronologie relative de leur mise en place. L’enchevêtrement apparent des différents bâtiments résulte d’une succession de réaménagements conduits entre le début du XVIIe siècle et le milieu du XIXe siècle sur un parcellaire bâti en lanière d’origine médiévale. Ce parcellaire partiellement fossilisé est apparu de la confrontation des cadastres, des dénombrements fonciers d’Ancien Régime et de la position des actuels murs mitoyens. du bâti médiéval ne subsiste plus aucun témoignage, bien que plusieurs arcatures en arc brisé soient attestées au XIXe siècle sur la façade de la rue du Hâ avant qu’elle ne soit réalignée en 1901 par l’architecte Hector Loubatié. Ce bâti médiéval correspondrait à plusieurs maisons dont les reconnaissances foncières en faveur du chapitre de Saint-André sont mentionnées à partir du XIVe siècle. C’est sur l’emprise de cinq de ces maisons, qui avaient été regroupées au début du XVIIe siècle en deux hôtels particuliers, celui d’Antoine de Fumoze et celui de Gratien de Mulet, qu’en 1628 fut entreprise la construction de l’hôtel de Jean d’Espagnet, président au Parlement de Bordeaux et célèbre alchimiste atomiste bordelais. de cet hôtel, plusieurs éléments architecturaux sont conservés, notamment un décor sculpté de mascarons disposé autour des croisées de l’étage noble ouvrant sur une petite cour intérieure à l’origine desservie par une tour d’escalier, un corps de logis de deux étages sur cave voûtée, mais aussi des planchers de style Versailles et une charpente à croupe dont certaines pièces de bois sont poinçonnées de plusieurs monogrammes de charpentiers. Plusieurs détails architecturaux dont le décor de mascarons et peut être l’ancienne façade crénelée sur la rue du Hâ, reconstruite en 1901, évoquent le style de l’architecte bordelais Henri Roche.

Cet hôtel fut remanié ensuite, principalement dans la seconde moitié du XVIIIe siècle par le marquis Pierre François de Castelnau qui relança la partie haute d’une tour où se voit encore la date de 1763 et réaménagea le décor intérieur par de nouveaux parquets, boiseries et cheminées de style rocaille. Puis, dans les années 1780 1790 c’est le nouveau propriétaire de l’hôtel, Jean Martin de Lassalle, qui entreprend des réfections, en particulier sur les toitures et sur la façade d’une grande cour probablement réalisée sur les plans de l’architecte Etienne Laclotte.

Enfin, de nouveaux réaménagements sont engagés par l’arrivée dans l’hôtel de la famille de Calvimont vers 1804, notamment le décor des hottes de cheminées de style Empire. L’hôtel particulier fut en fin de compte abandonné par cette dernière famille d’origine parlementaire aux religieuses de la communauté de Saint Joseph qui rachetèrent l’immeuble en 1850. Une chapelle, un pensionnat, un externat, des salles de cours furent édifiés et l’ancien hôtel d’Espagnet fut réaménagé. En 1901, la façade sur rue de l’immeuble, que la commission des Monuments Historiques avait jugé cinquante ans plus tôt sans « rien de remarquable sur le rapport architectural » et sans « le moindre intérêt archéologique » fut reculée par l’architecte Hector Loubatié qui cependant la fit reconstruire dans un style proche de l’original.

Jean-Luc PIAT

2007 – Fouille préventive

La fouille préventive de la rue du Hâ, engagée en juillet 2007 sur l’emprise d’un projet immobilier fait suite à un diagnostic préalable positif. Celui-ci mettait l’accent sur la présence d’indices archéologiques témoignant en faveur de l’existence concomitante, sur les deux premiers siècles de notre ère, d’un îlot résidentiel et artisanal structuré autour d’un axe viaire. L’opération préventive devait ainsi s’attacher à reconnaître les éléments de la topographie urbaine antique de Bordeaux dans une zone sensible, à la fois reconnue comme un quartier périphérique éloigné de l’espace civique de l’agglomération antique du Haut-Empire et rejeté hors les murs au IIIe siècle après construction de l’enceinte (fig. 1).

L’occupation la plus ancienne reconnue sur l’îlot de la rue du Hâ remonte à la période augustéenne. Il s’agit d’un petit édifice construit sur sablières basses et poteaux.
Dans le premier quart du Ier siècle ap. J.-C., la poursuite de l’occupation est marquée par la destruction des structures susdites. Cette opération est consécutive de la structuration de l’espace urbain qui voit la construction d’un cardo équipé de fossés et de trottoirs aménagés (fig. 2 et 3). Cet axe de circulation est bordé à l’est par un quartier artisanal dédié au travail du fer (forges).
L’activité est indirectement marquée par des résidus de forge et des scories jetés dans les fossés de voirie et sur les niveaux de circulation (fig. 4). Elle s’exerçait notamment dans un petit bâtiment, ouvert un temps sur une venelle, et au sein duquel s’organisait les forges (fig. 5) dont l’existence est avérée par les petites aires foyères organisées le long de la ruelle, et par la présence de résidus de frappe (battitures) sur le sol. L’utilisation de ces forges semble avoir été très ponctuelle : les foyers étaient détruits et remplacés au fur et à mesure de la production, peut-être au rythme des commandes. L’analyse des séquences stratigraphiques au sein de cet atelier montre trois grandes phases d’occupation distinctes, caractérisées chacune par l’assainissement et l’exhaussement des sols. Progressivement les déchets de la forge sont rejetés à même la ruelle jusqu’à son abandon à l’horizon du milieu du Ier siècle ap. J.-C.
L’îlot est marqué jusqu’aux années 20-40 par la coexistence de ce secteur artisanal avec un noyau résidentiel se développant à l’est. Celui-ci comprend une domus richement décorée (opus tessellatum, opus signinum à crustae, enduits peints) dont les murs sont montés en terre crue sur solins. Son plan semble s’organiser autour d’une grande pièce, peut être un grand triclinium, équipée d’un pavement en opus tessellatum à décor géométrique (fig. 6). La fouille a mis en évidence plusieurs niveaux effondrés de plaques murales peintes (fig. 7) mais également quelques panneaux inférieurs encore en place. L’analyse préliminaire des décors révèle que c’est très vraisemblablement au IIIe style pompéien qu’il faut rattacher ces peintures. Les éléments céramiques piégés sous les effondrements fournissent un terminus ante quem autour de 40 ap. J.-C.

À l’horizon du milieu du Ier siècle, l’atelier de forge se voit rejeté hors de l’îlot, la domus est abandonnée, vraisemblablement à la suite d’un incendie, et remblayée. Une nouvelle structuration urbaine est alors mise en place. Celle-ci est marquée par la création d’une galerie bordant à l’est la voirie et par la construction d’un vaste ensemble thermal vraisemblablement à caractère public. Autour des années 70, la voirie est modernisée avec le remplacement des systèmes fossoyés par des collecteurs bâtis. L’ensemble thermal subit d’importantes modifications illustrées notamment par la reconstruction du caldarium et du praefurnium (fig. 8). Les thermes fonctionnent sans discontinuité jusqu’à l’horizon du IVe siècle, moment où les superstructures sont récupérées.

L’occupation des Ve et VIe siècles reste relativement ténue, marquée essentiellement par un petit bâtiment sur poteaux.

Les séquences médiévales sont caractérisées par une succession de décaissements et d’apports de terrain (nivellement). Ceux-ci pourraient indiquer la présence d’espaces de cultures de faubourgs, de type maraîchage ou jardinage. À partir du XIIIe / XIVe siècle se met d’ailleurs en place un système parcellaire en lanières à l’arrière des maisons de ville qui s’établissent le long de la rue du Hâ (fig. 9), le quartier ayant été renfermé dans la troisième enceinte de Bordeaux dans la première moitié du XIVe siècle. Cette organisation parcellaire matérialisée par des murets de clôture perdure jusqu’à l’horizon du XVIIIe siècle, avant l’installation au XIXe siècle du couvent Saint-Joseph dont le caveau de la fondatrice a été découvert sous les fondations de l’église inaugurée par le Cardinal Donnet.

Jérôme HÉNIQUE